plonger dans ses yeux noirs

Quand j’ai cru que je ne pourrais pas voir l’exposition d’Henri Rousseau, j’ai ressenti quelque chose de plus secret, plus discret, plus profond qu’une déception ordinaire, une sorte de tristesse d’enfance ressurgie. Je ne savais pas que j’avais tant envie de replonger dans les forêts d’Henri Rousseau (que je m’applique à ne plus appeler le douanier Rousseau). Durant mes années étudiantes, j’avais un poster de la Charmeuse de serpents mais je n’arrive plus à savoir dans quelle chambre, coloc ou studio je l’avais affiché. J’ai besoin d’un mur pour accrocher mon souvenir mais je ne le trouve pas. Par élimination, je me dis que c’était surement dans le petit appartement de l’avenue Guy de Maupassant que la Charmeuse m’a accompagnée durant deux ou trois années étranges. Avant de voir le tableau lui-même (puisque j’ai finalement pu réserver un créneau de visite), je regarde des images sur internet en essayant, sans y parvenir, de capter ce qui me fascinait dans cette peinture. Je retrouve un peu la sensation mais pas d’explication immédiate. Il faut creuser. Franchir la luminosité des sansevieria pour creuser dans l’ombre des feuilles d’où jaillissent les serpents, creuser dans l’ombre du corps puissant et affronter ses deux yeux noirs. En réalité on pourrait ne regarder que ses deux yeux-là si on était capable de les fixer. Mais combien de temps peut-on fixer les yeux de quelqu’un·e ? Combien de temps peut-on fixer le regard d’une charmeuse de serpents ? Faut-il essayer de soutenir son regard ou plutôt laisser son attention flotter, s’obscurcir dans la superposition des feuilles, dans l’ambiance hypnotique de la toile ? car au fond je sais ce que la Charmeuse réclame de moi : de ses yeux fixes elle me demande de tourner mon regard à l’intérieur et de braver mes démons obscurs.

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