
remonter le courant vers le livre latent
Au cours de l’été 2025, comme tous les étés depuis 10 ans j’ai participé à l’atelier de François Bon. Une de ses propositions m’a incitée à percevoir sous un angle un peu différent mon projet K. J’ai saisi un fragment de phrase d’e cette proposition « avoir nous-même à remonter vers un livre existant mais inconnu, qui toutefois nous précède. » pour aller vers les gestes qui suivent.
Gestes pour remonter le courant jusqu’au livre latent,
existant mais inconnu, qui pourtant me précède
courant, des flots mitigés de couleur glauque, comme les yeux de la déesse
le courant, qui parfois empêche mais qui pousse aussi parfois,
ne pas lutter contre
remonter le courant dans les eaux tumultueuses de la rivière, il ne faudrait pas s’y risquer,
je sais que c’est presque impossible,
pourtant cette image revient sans cesse
remonter le courant vers ce livre latent, sans doute ne faut-il pas lutter contre le courant
mais nager en oblique ou se laisser porter plus loin, et de là observer le livre à l’horizon
– à l’horizon j’entrevois le livre comme une ville dans ses multiples reflets
ce livre latent mais inconnu, je ne voulais pas écrire un livre, je voulais rêver une ville, rêver un univers, mais déjà des personnages avaient surgi au détour d’une rue, égarés parmi les foules.
Ils faisaient partie de la ville. Déjà Tu étais là, tu cherchais l’immeuble où tu avais vécu
avec L. dix ans auparavant, et Matt t’avait prévenu que tu ne le retrouverais pas.
Dès le premier fragment il y avait Matt
ce livre latent mais inconnu qui pourtant me précède, maintenant je perçois sa présence à l’arrière-plan (l’arrière-plan de quoi ? de ma conscience ? la sensation qu’il est beaucoup plus large que mes capacités à l’écrire, un livre déjà écrit puis oublié, un livre rêvé par quelqu’un.e d’autre ?),
souvent je sens que ce livre existe déjà et qu’il suffit de le retrouver
remonter le courant vers ce livre latent mais inconnu, qui pourtant me précède,
encore cette image de la rivière, des flots sombres (que viennent faire ici les yeux glauques de la déesse ?peut-être parce qu’il était question de ruse dans la consigne ?
oui je devrais avoir des ruses pour compenser ma lenteur mais) et je réalise
que si dans mon projet la mer est très présente, s’il y a aussi un grand lac,
aucune rivière n’a encore coulé, les eaux se sont comme immobilisées…
En amont le grondement des torrents, en aval l’héritage refusé.
Et pourtant descendre de qui, de quoi, descendre de ce qui me précède,
tout cet encombrement, tout ce charroi en amont du livre latent.
Je n’ai jamais voulu raconter une histoire qui préexisterait à l’écriture
et je dois donc laisser l’histoire naître au fil de l’écriture
Gestes pour remonter le courant vers ce livre latent oui il faut des gestes pour remonter
ce courant, des gestes qui partent du centre, qui ouvrent, qui cherchent une voie,
une harmonie, des gestes qui ne s’inquiètent pas de l’amplitude de la tâche,
des gestes qui envoient l’énergie mais sans force inutile, des gestes justes,
il faut un échauffement un assouplissement quotidien, pour remonter
vers le livre latent, il me faut des gestes qui pensent des gestes pensés,
une chorégraphie de gestes, une suite de rythmes, une danse
Gestes pour remonter le courant vers ce livre latent, existant mais inconnu, et qui pourtant me précède
- Tracer la ligne de crète de la Skyline
- Creuser ses fondations
- Regarder les vues satellites de cette ville imaginaire
- Déplier les cartes mentales des saisons
- Dessiner des cartes géographiques, des plans de quartiers
- Répertorier les îles
- Rassembler les objets de L.
- Chanter le nom des îles
- Flotter sur le lac
- Assouplir mon corps
- Consulter le Yi Jing
- Pousser la langue, étirer mes bras
- Faire le vide en moi
- Cultiver le sanctuaire d’écriture
- Faire couler une rivière
- Tourner la tête ailleurs
- Murmurer les noms du récit
- Écrire sur des feuilles volantes et les disperser
- Rêver les échappées impossibles
- Marcher long dans la ville
- Reprendre les feuilles dispersées et les agencer