Aquarium premier étage

Immeuble d’angle en travaux où l’entreprise occupera un étage, il n’y aura pas de bureaux,
mais deux open space, des salles de réunion vitrées, et des box pour téléphoner, eux aussi
vitrés. La lumière filtrera vers les coins les plus reculés de l’aquarium. Des planches de pin
de 240 cm de longueur, 100 cm de largeur avec leurs pieds cylindres vissés seront disposées
côte à côte par îlot de quatre, chacun correspondant à huit postes de travail, au total quatre
îlots répartis dans le plus grand open space. Sur toute sa longueur, une suite ininterrompue
de fenêtres offre une vue imprenable sur le chantier de la future gare de Nanterre dont une
immense grue Dufour est le maître d’œuvre.

Entrailles d’une ville à l’autre

Bouche de métro, escalier, escalator plongeant sous halo de néons blancs, se faufiler dans
les couloirs, marcher plus vite que tapis roulants dans les boyaux carrelage nacré ou s’accorder
au flux, au déroulement automatique ? descendre encore, escaliers, escalators vers RER A
direction Saint-Germain-en-Laye / Poissy / Cergy-le-Haut, train à l’approche… les minutes
orange électrique s’égrènent… d’un bout à l’autre du quai, pas de sortie 2 en vue, celle
indiquée comme la plus proche des bureaux… alors se contenter de la sortie 3, vers le
boulevard de Pesaro, escalators, remonter au jour, à l’air frais, regarder la perspective
vers la Défense, grande Arche soleil levant.

Approche terre – vue satellite

L’immeuble cherché se dérobe sur le boulevard, fuit en oblique l’enfilade des immeubles de
bureaux scintillant dans le soleil du matin. On va tomber directement sur le nœud routier
qui débouche de la place Nelson Mandela et se déploie autour d’une immense friche
en chantier… on pense échapper à ce numéro un, mais on le trouve finalement en
embuscade à l’angle coupé du boulevard. Vue du ciel, la géométrie de l’immeuble
surprendrait, un curieux lego dont les angles s’articulent mal à la courbe du boulevard de
la Défense, on remarquerait aussi que son angle tronqué est entouré de tâches de verdure.

Peuplement du bocal

Arrivée des uns des autres : poissons pilotes, Combattants, anémones de mer, petits requins,
méduses flatteuses, Nettoyeurs, crabes débonnaires… s’arrêtent à l’entrée de l’open space,
clignant des yeux dans la blancheur crayeuse émanant du grand chantier. L’open space
apparaît moins confiné que sur sa modélisation 3D avec un logiciel d’aménagement de
l’espace. Trouver le carton avec ses initiales, chercher sa une place. La règle du jeu : changer
chaque jour de place, ne pas s’installer à une place donnée, dans une routine, car si
l’entreprise a quitté ses bureaux parisiens pour des raisons économiques, il s’agit aussi
avec ce nouvel aménagement d’insuffler un esprit nouveau – plus flexible – à ses équipes.

Esplanade

Dehors, longue esplanade Charles de Gaulle jusqu’aux nuages amoncelés sur les tours de
la Défense. Succession centrale de pelouses en terrasses bordées d’arbustes, d’arbres encore
frêles, de plates-bandes à débordement de buissons exubérants et de lavandes jaillissantes
à la fin du printemps. Sur les côtés, alignement d’immeubles lisses similaires, blocs rouges
coupant le gris des façades bureaux Axa, quelques feuillages jaunis mouillés. L’esplanade
luit après la pluie, on vient d’entrer vivant dans un prospectus immobilier. L’esplanade est
une projection vectorielle où déambule ton avatar, c’est le décor de ta second life qui pourrait
devenir ton unique vie, celle où ton corps avance ses pesanteurs dans des circuits raccourcis.

Ventre de Raphaël Dallaporta

Ventre, le travail de Raphaël Dallaporta sur les grottes, cavernes préhistoriques et carrières
souterraines utilisées par les nazis pour tester le lancement de leur missile V2, s’est encastré
dans la Terrasse-espace d’art contemporain de Nanterre, elle-même insérée sous l’esplanade
Charles de Gaulle. L’équipe du centre d’art a mis en scène une ambiance matricielle pour
inclure en miroir la grotte de Dallaporta dans sa propre configuration de caverne urbaine,
grotte de ville nouvelle, semi-enterrée. L’exposition se poursuit dans l’escalier de béton qui
descend vers à la sortie de secours que le centre partage avec l’autoroute A14 attenant
par des phrases inscrites sur des écriteaux orange fluorescent. Sur la porte coupe-feu en
métal vert qui donne sur l’A14, j’ai lu ces mots : « Au fond de la ville caverneuse vrombissent
d’invisibles machines réglées sur les étoiles ».

Contrainte par corps

Dos raidis, mal assis face à écrans exposés à tous, comment échapper à la surveillance
permanente, cliquetis des claviers, soupirs, faire le mort dans l’espace ouvert, silence,
les yeux rivés sur les écrans ne se laissent pas distraire par la rotation de la grue Dufour
au-dessus du chantier. Brèves circulations vers les salles de réunion, vers la machine à café,
vers un ailleurs qui n’existe pas, on doit retourner à son poste, on frôle les branches luisantes
des zamioculcas, roulement du fauteuil, oublie ton envie de bouger, les feuilles tremblent,
c’est ton propre corps que tu contrains à l’immobilité, musique dans les oreilles tu berces
ce qui vibre encore en toi.
Stratégie d’occupation de l’espace, approcher l’orbite du chef souvent au centre de l’aquarium,
murmures, jeux de pouvoir. Quand certains font les morts, d’autres cherchent à exister plus fort,
rires, éternuements. Nous qui ne jouons pas aux jeux de la cour, gloussements, nous qui ne rions
pas aux blagues que lance le chef après dix-sept heures, nous nous reléguons au fil des jours
vers les bords de l’open space, sans le comprendre nous devenons invisibles.

Orage

Immeuble-vaisseau dans la tourmente, nuit soudaine, éclairs, fracas, rideaux de pluie voilant
les bâtiments alentour…bocal sous-marin dans la tempête… rafales contre fenêtres mal fermées
qu’on peine à bloquer en luttant contre le vent, bourrasques cinglant les branches des arbres,
les retournant les plaquant contre les vitres, trombes d’eau qui fouettent le sol, pluie en torrent
dévalant le boulevard en pente… des sirènes de pompier se déclenchent… vu de l’aquarium,
l’orage est encore plus beau, plus inquiétant.

Salle cyclope

Au fond, la salle cyclope, l’œil borgne de la transparence. Comme le souffle nouveau n’a pas
suffi, comme l’aquarium fuit de toute part, une réorganisation est décidée. Rien de personnel,
la formule consacrée est prononcée en annonçant aux intéressés leur licenciement, elle résonne
dans la salle quasi aveugle, close par deux portes en contreplaqué dont l’une est percée d’un
hublot. Un mois de concertation à se débattre comme insectes paniqués. Puis vient le jour où l’on
retourne à la salle cyclope, portant son ordinateur ouvert sur l’écran duquel s’affiche le visage d’un
délégué du personnel qui assistera à distance à l’entretien préalable au licenciement, la sensation
étrange pour lui de tanguer virtuellement à travers l’open space, le long du couloir jusqu’à la salle
de réunion, puis d’être déposé sur une table de verre en attendant l’arrivée imminente du patron
qui bientôt entre et referme la porte à hublot.

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon “Pousser la langue“, interstice#1Aquariums & zooms 3D