Après que mis à nu ce matin-là débarrassé du tapis et des meubles, apparaissant plus large plus clair meurtri aussi par les pieds de la bibliothèque et ma brûlure devant la cheminée soudain dévoilée, le chat a traversé la pièce en diagonale, oreilles rabattues, interloqué par l’écho de sa voix rauque dans le vide de la maison, la poussière soulevée voletant encore dans l’air, tu aurais pu t’écrouler sur moi, le camion des déménageurs s’ébranlait, les parents achevaient de charger la voiture et la petite sœur dans le jardin tournait autour des cerisiers, toi restée seule dans la maison démeublée dans la résonance nouvelle des murs et l’écho terrible du chat traversant la pièce, dérouté par l’absence des canapés, du fauteuil sur lequel avec ta complicité il bravait l’interdiction de s’y rouler en boule, le chat qui chaque matin après sa nuit de chasse grimpait à l’étage pour se blottir dans ton sommeil, j’aurais absorbé les soubresauts de ta peine et peu à peu ta respiration se serait ralentie au rythme de mes pulsations sourdes, les mains posées à plat doigts écartés effleurant les lattes de bois tiède, ma matière tendre dont tu oublieras la blondeur comme tu oublieras plus tard la couleur, la texture, la sonorité des sols intérieurs, dallages frais, tomettes vernissées, moquettes enfumées durant toutes ces années Sud, Sud blessant, quand ne sachant pas encore habiter, quand seuls s’imprimeront dans ta mémoire la matière des sols extérieurs, épaisseur des graviers, sécheresse de l’asphalte sous le soleil, éboulis de pentes de randonnée, roulement des galets, j’aurais aimé que tu t’allonges un instant ce matin-là après que tant d’allées et venues m’eurent fait trembler, semelles épaisses enjambant cartons de livres, talons plats de mère soucieuse tournant comme oiseau pris au piège, poids des meubles raclant ma surface puis la poussière retombant silencieuse comme neige infiltrant mes rainures et le pas élastique du chat lentement étiré dans la diagonale du salon, miaulement de mort jusqu’à tes pieds et caresse de judas, vous alliez partir vers le Sud, Sud clinquant, et lui resterait là, les chats sont attachés à leur territoire, il serait malheureux en appartement, te disait-on, alors rester debout pétrifiée, à peine sortie de l’enfance interminable et butant contre ton impuissance – des années plus tard tu penseras que tu aurais dû t’étendre là les bras en croix sans plus bouger, le corps disant ce que la voix les mots n’avaient pas su faire entendre, t’allonger sur moi, les courants d’air au ras de ma surface frôlant tes joues séchant tes paupières, écouter le vide inouï de la maison.

Mis à jour le 3 décembre après réflexion notamment sur les remarques faites par François Bon et retravail sur la première mouture ci-dessous qui ne me satisfaisait pas.

 

Tu aurais pu t’allonger sur moi ce matin-là quand mis à nu, débarrassé du tapis et des meubles je suis apparu plus large, plus clair et peut-être meurtri aussi par les pieds de la bibliothèque – ma brûlure sous la cheminée soudain dévoilée – et quand le chat a traversé la pièce en diagonale, oreilles rabattues, interloqué par l’écho de sa voix rauque dans le vide de la maison, la poussière soulevée voletant encore dans l’air, tu aurais pu t’écrouler sur moi, j’aurais absorbé ta peine, essayé au moins, le camion des déménageurs s’ébranlait, les parents achevaient de charger la voiture et la petite sœur dans le jardin étreignait le tronc des cerisiers ; quand restée seule dans la maison démeublée, tu as écouté la résonance nouvelle des murs et l’écho terrible du chat traversant la pièce, dérouté par l’absence des canapés, du fauteuil sur lequel avec ta complicité il bravait l’interdiction de s’y rouler en boule, le chat qui chaque matin après sa nuit de chasse grimpait à ta chambre pour se blottir contre toi, encore endormie, j’aurais accueilli les soubresauts de ta peine et peu à peu ta respiration se serait ralentie au rythme de mes pulsations secrètes, tes mains posées à plat tu aurais écarté les doigts et caressé les lattes de mon bois doux, ma matière tendre dont tu as oublié la blondeur comme tu oublieras plus tard la couleur, la texture, la sonorité des sols intérieurs, dallages frais, tomettes vernissées, moquettes enfumées durant toutes ces années Sud, Sud blessant, où tu ne sauras pas vraiment habiter et que seuls s’imprimeront dans ta mémoire la matière des sols extérieurs, l’épaisseur des graviers, la sécheresse de l’asphalte sous le soleil, les éboulis des pentes de randonnée, le roulement des galets et le crissement du sable, j’aurais aimé que tu t’allonges un instant sur moi ce matin-là après que tant d’allées et venues m’eurent fait trembler, semelles épaisses enjambant cartons de livres, talons plats de mère soucieuse tournant comme oiseau pris au piège, poids des meubles raclant ma surface puis la poussière retombant silencieuse comme neige s’infiltrant dans mes rainures et le pas élastique du chat d’un angle à l’autre jusqu’à toi, miaulement de mort jusqu’à tes pieds, caresse de judas, vous alliez partir vers le Sud, Sud clinquant, et lui resterait là, les chats sont attachés à leur territoire, te disait-on, il serait malheureux en appartement, te disait-on, alors tu es restée debout pétrifiée, à peine sortie de l’enfance interminable et butant contre ton impuissance – des années plus tard tu penseras que tu aurais pu t’étendre là les bras en croix sans plus bouger, ton corps disant ce que ta voix n’avait pas su faire entendre, oui tu aurais pu t’allonger sur moi, et les courants d’air glissant au ras de ma surface t’auraient soufflé qu’un jour, plus tard, un jour lointain, la vie serait plus légère, la vie serait plus libre.

 

 

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon “Pousser la langue“, proposition #1